Un rendez-vous historique manqué : deuxième acte

Depuis le début de l’automne dernier, les négociations du secteur public ont pris une place considérable dans l’espace politique. Actions de perturbation, manifestations monstres, « prise d’otage de la population » (oui oui), grève générale illimitée par la FAE et plusieurs journées de grève par le Front commun (composé de la CSN, la FTQ, la CSQ et l’APTS). La majorité de la population a d’ailleurs fortement appuyé ce mouvement. 

Si la mobilisation a somme toute été au rendez-vous et que l’expression « grève historique » a été utilisée à toutes les sauces, le mouvement syndical voit de nombreuses critiques émanant de sa base sur les instances démocratiques au sein de ces mammouths bureaucratiques. C’est notamment pendant la grève que bon nombre de membres se sont sentis dépossédé-es de leurs propres instances, les « calls » et décisions semblant toujours venir d’un peu plus haut.

Nous poursuivons donc cette longue entrevue avec Amélie, éducatrice spécialisée à l’APTS, Alexandre, enseignant à la FAE, et Marc, enseignant à la FNEEQ-CSN. Cette fois-ci, ils et elle abordent davantage les communications à l’interne et les relations avec leurs exécutifs syndicaux. 

Comment avez-vous trouvé les communications à l’interne depuis le début des négociations? Qu’est-ce que vous changeriez dans un monde idéal?

Marc : De façon générale, les communications se faisaient surtout par courriel. L’exécutif nous envoyait régulièrement des Info-négos qui étaient produites par le comité négociation de la FNEEQ-CSN. Elles étaient très peu détaillées et ne nous donnaient souvent pas l’heure juste. Heureusement, l’exécutif nous donnait un peu plus de détails durant les assemblées générales.

Pour les séquences de grèves et l’entente de principe, les communications étaient très opaques. À chaque fois, les informations étaient sous embargo et l’exécutif local était informé seulement quelques heures avant les membres. Par exemple, les trois séquences de grève ont été coulées dans les médias avant que l’exécutif local ne nous en informe.

Pour l’entente de principe, l’information était encore une fois sous embargo1 et l’exécutif nous a envoyé les deux documents (table centrale et sectorielle) autour du 7 janvier. Nous avons été convié-es à une assemblée d’information où l’exécutif a pris environ deux heures pour nous expliquer tous les détails de l’entente. L’exécutif a tenu cinq midis d’information [en ligne] sur chacun des thèmes de l’entente.

Dans un monde idéal cependant, il y aurait une transparence totale : verbatim des rencontres de négociation, déclenchement des journées de grève annoncées suivant les instances, entente de principes diffusés largement et organisation de rencontre avec les membres pour discuter des ententes (ça ne se fait pas partout).


Alexandre : Je ne peux pas parler pour tous les syndicats FAE, mais à l’Alliance des profs, avant la grève, nous avions notre Bulletin d’information syndicale qui [rentrait] chaque semaine et, dès le débrayage, qui s’est mis à paraître quotidiennement. Chaque jours, les délégué-es et représentant-es de ligne de piquetage étaient convié-es à une réunion sur ZOOM, avec une première partie en plus petits groupes pour tâter le pouls et échanger sur les bons et mauvais coups [suivie d’une] deuxième partie en mode plus magistral où notre exécutif nous expliquait les développement de la mobilisation. J’étais également impliqué avec les équipes mobiles de l’Alliance. Notre travail était de faire le pont entre nos quelques 200 lignes de piquetage et le syndicat. Chaque jour, chaque équipe devait visiter 12 écoles afin d’évaluer le degré de mobilisation, les besoins réels sur le terrain et faire remonter les questions et les suggestions vers le syndicat. Le tout était compilé et, à chaque fin d’avant-midi, une de nos vice-présidentes, accompagnée d’un conseiller, passait au travers de tout ça.

Là où il y aurait des grosses améliorations à faire, selon moi, [c’est] au niveau du contenu de l’entente. Le 27 décembre, on nous annonçait une entente de principe sans nous en divulguer la moindre information, mais en nous annonçant que nos syndicats locaux allaient nous convier à des assemblées de vote, et le 8 janvier [2024], nous reprenions le travail sans avoir reçu la moindre information supplémentaire…

Amélie : Niveau communications, l’APTS, ça a pas été fort fort…Je suis toujours dans les listes d’envois de la CSN depuis [mon ancienne job], fait que j’avais leurs bulletins d’info du Front Commun facilement 24 heures avant celui de l’APTS (sensiblement la même chose d’ailleurs). Pas fort non plus parce qu’on a appris à deux reprises les prochaines dates de grève dans les médias avant que le Front commun nous en parle, un à deux jours plus tard.

Niveau contenu, je trouve aussi que les info-négos étaient pas tant fournies : me semble c’est toujours gagnant de transmettre aux membres les niaiseries et horreurs entendues aux tables si tu veux qu’ils et elles restent crinqué-es, pas juste lors de l’AG de grève ou durant un speech de manif.

[Sinon], se faire dire entre Noël et le jour de l’An qu’on a une entente de principe, donc que c’est fini, merci bonsoir, mais aucune info sur le contenu, recevoir début janvier un petit résumé de 2 pages bien décevant, puis se faire dire qu’il y aura une tournée d’AG un moment donné, sans aucune date encore aujourd’hui2, c’est à croire que c’est une stratégie pour que le monde digère le tout et vote oui juste pour en finir. Je suis peut-être cynique cela dit. 

Quelles ont été les actions menées que vous avez aimées? Avez-vous pu en organiser et y participer?

Alexandre : À l’Alliance des profs, le modus operandi était surtout de faire des grandes manifestations pour briser la solitude des lignes de piquetage (une école primaire, au plus haut, ça peut aller entre 10 et 30 profs, alors les quarts de piquetage peuvent être un peu déprimants). Il y a eu une occupation très très douce d’un bureau de ministre, un rassemblement avec les étudiant-es en enseignement de l’UQAM, un sit-in devant le Conseil du trésor et, de loin ma grande favorite, le blocage du port de Montréal de 5h00 à 9h00 du matin. 

Assez rapidement le syndicat a plus ou moins laissé entendre qu’une action/manifestation syndicale locale et une autre avec la FAE par semaine serait le rythme tenu, mais que nous avions plus ou moins le champ libre pour faire ce que l’on veut. C’est une chose rare dans le syndicalisme nord-américain que d’avoir le droit à autant de latitude que ça. Malheureusement, cette liberté-là, en l’absence d’une réelle culture de grève, sans éducation syndicale et après je ne sais combien de mandats tenus par un exécutif rigide avec sa base et mou avec le gouvernement, ça ne fait pas des petits tout seul. Ce fut un peu une occasion ratée, mais j’ai apprécié la latitude.

Amélie : À l’APTS, à part aller agiter des drapeaux et jouer de la crécelle sur la route pendant 42 minutes, on a jamais été sollicité-es pour les autres actions qu’on a pu voir passer dans les médias : encore aujourd’hui, je ne sais pas ni qui, ni quoi, ni comment ça s’organise et comment m’impliquer.

Marc : Durant la session, j’ai tenté d’impliquer les membres dans l’organisation de la grève.

Pour la première séquence (une demi-journée), il a été difficile de s’organiser. L’exécutif a pris en charge l’organisation. La journée s’est résumée à du piquetage. Plusieurs membres ont trouvé que la journée n’était pas très « productive ». 

Pour la deuxième séquence (trois jours), nous avons eu une rencontre avec plus d’une vingtaine de membres. Nous nous sommes séparé-es en plusieurs comités : actions et manifestations, activités, conciliation travail et grève, bouffe et ressources matérielles. Aussi, le comité action a organisé une manifestation de quartier avec les autres endroits qui étaient en grève près du cégep. Cela a permis de créer différents contacts avec les syndiqué-es. 

Pour la troisième séquence (cinq jours), les membres du comité qui organisaient la grève ont décidé d’impliquer les membres dans l’organisation des actions. Nous avons organisé une formation sur les différents types d’actions possibles. À la suite de la présentation, nous avons fait un brainstorm. Cette activité a été une réussite. Une quarantaine de membres se sont séparés en plusieurs groupes pour organiser différents types d’actions : lettres ouvertes dans les médias, manifestation de quartier, chansons, etc. Cette dernière séquence était la plus intéressante en termes d’implication des membres. 

Comment sont vos liens avec les exécutifs syndicaux?


Alexandre :
Changeant souvent d’école (je suis en début de carrière), les collègues que je connais le plus sont moins ceux avec qui je travaille que les élu-es et les militant-es syndicaux que je croise depuis des années dans les réunions et les actions. Du côté des élus, il y a donc ceux qui se considèrent ouvertement comme des experts et qui comprennent leur mandat comme l’exercice d’un leadership où ils occupent le sommet de la hiérarchie. Avec ceux-là, dépendamment des cas, cela va du minimum que la politesse demande à une hostilité affichée. Puis, il y a les plus jeunes qui viennent d’être élues, et qui restent souvent plus ouvertes à la communication avec la base, notamment dû au fait qu’il y a entre 6 mois et 3 ans, elles étaient encore dans une classe. Avec celles-ci, les liens sont, pour l’instant, encore assez cordiaux.

Marc : D’un côté, l’exécutif a collaboré pour la mise en place des différentes activités de mobilisation et de grève. Et de l’autre côté, nous sentions une certaine résistance de l’exécutif à la prise en charge de la grève. Pour la dernière séquence, les membres de l’exécutif n’étaient pas à l’aise avec le fait que certaines personnes proposaient des actions directes. 

Amélie : Pour l’instant, [les liens sont] inexistants parce qu’on ne les voit jamais et c’est bien difficile de savoir qui est qui et de comprendre la hiérarchie APTS…

Suite et conclusion de l’entrevue dans le prochain article!

  1.  Marc : L’exécutif nous a expliqué qu’il a décidé de mettre des embargos à la suite de la négociation de 2015. Jacques Létourneau commentait beaucoup trop dans les médias. Ce serait donc pour s’assurer que les chefs syndicaux ne commentent pas trop dans les médias… ↩︎
  2. La camarade a écrit cela le 12  janvier. ↩︎
Scroll to Top