Un rendez-vous historique manqué : premier acte

Au début de l’automne dernier, la table était mise pour un clash historique. Le milieu syndical s’apprêtait à mettre en action des moyens de pression considérables dans le cadre des négociations du secteur public. D’un côté, un gouvernement caquiste qui dégringolait dans les sondages électoraux avec des ministres jouant de mauvaises improvisations, tandis que dans les rangs des syndicats en éducation et en santé, nombre de membres avaient le couteau entre les dents et le ras-le-bol prêt à la grève. Les appels à la grève générale illimitée se multipliaient et les centrales syndicales brandissaient l’arrêt Saskatchewan comme une arme jurisprudentielle. Il y avait de quoi rêver à un possible mouvement social débouchant sur autre chose que des crécelles et des parades. 

Fin décembre, malgré une GGI de la FAE et quelque 11 jours de grève répartis pour le Front commun, la succession d’annonces d’ententes de principe entre les centrales et le gouvernement a mis fin à un possible janvier sous le signe des picket lines. Déception et amertume pour bon nombre de syndicalistes : les hautes instances décidaient ainsi l’arrêt des moyens de pression alors que les membres, la base, n’avaient littéralement aucune idée du contenu de ces ententes. 

Depuis, les membres en assemblées générales ont commencé à se prononcer et, bien que la tendance soit à l’acceptation, les résultats mitigés n’annoncent pas l’unanimité. De nombreuses voix critiquent aussi le processus démocratique entourant les négociations. 

Les membres du SITT-IWW pouvant être des « dual-carders », donc avoir plus qu’une affiliation syndicale, plusieurs ont pris part aux grèves et actions dans le cadre des négociations. Nous vous proposons donc une longue entrevue en trois actes avec Amélie, éducatrice spécialisée à l’APTS, Alexandre, enseignant à la FAE, et Marc, enseignant à la FNEEQ-CSN. L’idée était d’avoir leurs perspectives, critiques et bilan de cet épisode du syndicalisme québécois, mais aussi de tenter d’aborder des pistes de solutions pour le futur. 

Ce premier acte traitera, principalement, des processus démocratiques et des mécanismes qui ont mené au début de la grève. 

Qu’est-ce que vous avez pensé du processus qui a mené aux revendications de vos instances syndicales?

Amélie : Je suis rentrée au CIUSSS Centre-Sud au printemps 2023, donc anyway le cahier de revendications était déjà fait. Cela dit, dès ma journée d’intégration, j’ai tenté d’avoir des infos. La rencontre avec notre syndicat s’est limitée, pour l’APTS, à une table dans un couloir de [l’hôpital] Notre-Dame entre l’entrée de l’amphithéâtre et les poubelles, où on te fait signer ta carte, on te donne un goodies ou deux et un collant avec le code QR du babillard APTS-Centre-Sud. J’ai demandé si je pouvais avoir la liste des revendications, le calendrier des prochaines mobs et un point sur les négos : on m’a répondu que je recevrai ça par courriel bientôt avec mon courriel de bienvenue. En fait,  j’ai eu le lien vers le site APTS et le babillard, c’est tout.

Pour avoir depuis questionné mes collègues dans les deux équipes où j’ai travaillé, et voir comment ça se passe pour tout le reste, j’ai l’impression que les revendications sont décidées dans les hautes instances hiérarchiques de l’APTS et que ce qui arrive aux membres pour vote est déjà tellement orienté et ficelé, qu’anyway, il n’y a pas grand place pour sortir de ça.

Alexandre : Du côté du cahier de revendications [à la FAE], le problème principal est que nous n’avons pas accès à la construction dudit cahier. Les thèmes sur lesquels nous devrons voter et les options de vote pour chaque thème sont déjà décidés par en haut, alors impossible de sortir du carcan établi. Au Conseil Fédératif, c’est plus viable pour les membres, mais encore faut-il avoir les reins solides, parce qu’on est entouré d’élu-es qui font du syndicalisme du lundi au vendredi depuis des années et de conseiller-e-s qui en ont fait leur principal gagne-pain depuis encore plus longtemps. Si on ajoute à cela cette drôle de mentalité très propre au syndicalisme comme on le connaît où les élu-es et conseiller-e-s se considèrent comme des expert-e-s plus que comme des représentant-e-s, ça devient une partie difficile de faire valoir les intérêts des membres au sommet de ce labyrinthe légalo-administratif.

Comment étaient vos collègues en vue des négociations et d’une possible GG/GGI? Est-ce qu’un plan de mobilisation les impliquant se mettait en place?

Marc : Comme la majorité de l’exécutif avait peu d’expérience et que la personne à la mobilisation est nouvelle, la machine s’est mise en place tranquillement. Le comité de mobilisation s’est constitué un peu après la fin de la convention collective en avril 2023. À la session d’hiver, il n’y avait aucun plan d’action. Nous avons alors décidé de faire une distribution de tracts le 1er mai pour faire connaître nos revendications auprès des étudiant-e-s


À la session d’automne, il n’y avait aucun plan d’action du côté de la FNEEQ et du Front commun. La seule activité prévue était la manifestation du 22 septembre. Voyant ce vide, nous avons décidé de nous réunir pour établir un plan d’action local. Nous avons surtout fait des actions de visibilité. Comme les votes de GGI ont déboulé rapidement et que nous avions l’information au compte-gouttes, il était difficile de s’organiser et de s’investir dans la lutte. Par exemple, nous avons eu seulement deux semaines pour mobiliser les collègues pour le vote de GGI, ce qui fait qu’on ne sentait pas un engouement collectif. Malgré tout, le vote est passé à 92% avec environ la moitié des membres.

Alexandre : Ici, c’est vraiment la base qui a poussé pour que nous partions en GGI. Lors de la dernière négociation, en 2020, la FAE a organisé des réunions en ligne dans chaque école pour tâter le pouls et discuter de la suite de la mobilisation. Le mot d’ordre qui était sorti de ses réunions était « On est tannées des t-shirts le vendredi, on est tannées des signatures électroniques avec le logo du syndicat. On veut que les choses changent. Soit on sort les gros canons, soit vous nous laissez travailler sans nous déranger ». 

Je pense que la FAE a été un peu prise de court. Il y a eu des votes de grève et rapidement, toute la Fédération s’est ramassée avec des mandats de GGI. Mais on ne les a pas mis en action et on s’est fait vendre une entente qui, pour reprendre les mots de notre ancien président, allait être historique. Le vice-président de mon syndicat local nous a invité « à faire confiance aux professionnels ». L’entente a été entérinée et le temps de comprendre, tout le monde a déchanté. On venait de se faire rouler dans la farine, bien comme il faut.

Tout ça a fait en sorte que quand l’actuelle négociation a commencé au printemps 2023, les membres ne se sont pas fait prier pour appeler à un vote de grève générale illimitée. À l’Alliance des profs, lorsque j’ai fait les tournées d’appels, quelques délégué-e-s m’ont mentionné ne pas être intéressé-e-s par la grève, mais ils savaient déjà qu’ils et elles allaient perdre leur vote tellement le vent soufflait fort dans cette direction-là.

Amélie : Dans mon équipe actuelle, je dirais que tout le monde était partant pour la GG, et certain-e-s seraient volontiers allé-e-s jusqu’à la GGI. Malheureusement, la façon dont la grève a été organisée était plate, pour ne pas dire démobilisante. 

Mon équipe travaille du lundi au vendredi en gros de 8h00 à 16h00, fermée tous les jours fériés de l’année, mais pendant la grève, là on devient ben essentiel-le-s (éducatrices spécialisées et TS) et on doit être présent-e-s 90% de notre temps de travail, ce qui nous faisait un beau 42 minutes de grève par jour. Les infirmières de l’équipe par contre sont à 70% essentielles, donc 2 heures pour elles et les agentes administratives. On recevait un tableau la veille avec notre heure et lieu de piquet de grève : même pour nos pauvres 42 minutes, toute l’équipe de sociaux ne débrayait pas en même temps.

J’ai nommé tout ça à l’APTS le 1er jour de grève en novembre… pas de retour, pas de changement. 

Pour avoir des chandails, j’ai contacté la seule personne de l’APTS dont j’ai le numéro, parce qu’aucun-e de mes collègues ne sait si on a un-e délégué-e au CLSC, et apparemment l’APTS non plus. Quand ils sont venus nous les porter, on a été plusieurs à leur dire qu’on voulait s’impliquer dans des actions de mob, ils ont pris note… jamais de retour à part un courriel invitant à postuler pour le comité mob mais exigeant 3 jours de libération par semaine.

Aussi, le fait que la moitié de notre équipe soit affiliée à la FIQ, qui a fait bande à part du Front commun et de toutes les actions de mob (même la journée de chandail était pas la même, ça fait dur en criss), ça ne simplifiait pas vraiment la mobilisation collective et j’ai l’impression que ça aurait vraiment coincé si on partait en GGI.

Comment s’est déroulé la mobilisation et l’organisation des moyens de pression, notamment l’appel à la grève? Vous auriez changé quoi?

Marc : Outre la manifestation du 22 septembre [2023], les actions ont été organisées par les élu-e-s et les salarié-e-s. Celles-ci avaient souvent lieu durant les instances des différentes fédérations où il fallait être invité-e. Malgré que j’étais très impliqué au niveau local, je n’ai pas été sollicité ou même informé de ces actions. Il en est de même pour les membres du syndicat.

Comme je l’ai dit précédemment, nous avons eu seulement deux semaines pour mobiliser les collègues. La proposition sur les séquences était déjà décidée et elle donnait le plein pouvoir aux centrales. D’ailleurs, il faut souligner qu’il n’était pas possible d’amender la proposition. Donc, on donnait un chèque en blanc aux chefs syndicaux. 

Il aurait été intéressant que les membres soient impliqués dans tout le processus, du libellé de la proposition à la mise en place des moyens de pression et au choix du meilleur moment du déclenchement de la grève. 

Amélie : Les AG [de grève] étaient pas mal longues. Tant qu’à y être, j’en aurais profité pour aborder les actions de mob et inviter le monde à participer, voire même, soyons fous, couper dans la période de questions niaiseuses du genre « je peux-tu faire grève en télétravail parce que ça m’arrangerait de pas traverser de la Rive-Sud ce jour-là? » et donner la parole aux membres sur quelles actions ils et elles aimeraient organiser!

Et puis lancer à chaque action des invitations aux membres pour que celleux qui veulent puissent participer, histoire qu’il y ait un vrai sentiment d’appartenance et de solidarité au syndicat et au mouvement.

La suite de l’entrevue sera dans le prochain article!

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