La pratique de la « reconnaissance involontaire »

(Ce texte est une traduction de «practice involuntary recognition» par Marianne Garneau) : https://organizing.work/2022/10/practice-involuntary-recognition/

Il y a quelques mois, j’étais dans une réunion avec un travailleur que je mentorais en tant qu’organisatrice. Il s’agissait d’une personne qui venait de la campagne de Stardust à New York dans laquelle les travailleurs et travailleuses avaient refusé une élection syndicale et, à la place, avaient utilisé l’action directe pour régler leurs problèmes et obtenir des gains. La réunion portait sur le soutien d’un groupe de travailleurs et travailleuses en processus d’organisation. Une autre personne présente à la réunion a mentionné que la «reconnaissance volontaire» pouvait être une avenue. Celle que je mentorais lui a alors demandé de quoi il s’agissait (c’est lorsqu’un employeur reconnaît un syndicat, par exemple sur la base de signature de cartes de membre, sans que ses membres n’aient eu à tenir et gagner une élection supervisée) puis, il a ri et a répondu : « Chez Stardust, on pratique la ‘reconnaissance involontaire’ ».

Depuis, j’énonce fièrement cette formulation. Il s’agit en effet de quelque chose de très caractéristique : Ce que les travailleurs et travailleuses de Stardust font, c’est terroriser constamment leur employeur à coup d’actions directes et/ou de menaces d’en faire.

Il y a plusieurs années, l’employeur a bien essayé de les forcer à avoir une élection syndicale en clamant qu’il agirait ensuite en tant «qu’agent exclusif de négociation» (traduction libre de «exclusive bargaining agent», un statut de la loi américaine qui officialise l’existence d’un syndicat via une élection syndicale ou une entente de reconnaissance avec l’employeur). En d’autres mots, l’employeur voulait essayer de le forcer à colorier uniquement à l’intérieur des lignes de la loi sur le travail, possiblement parce qu’il croyait que le syndicat ne gagnerait pas ses élections. Les travailleurs et travailleuses avaient stoppé cette tentative sur-le-champ, même s’ils et elles auraient remporté l’élection de toute manière. Leur but était tout autre ; ils et elles voulaient régler leurs problèmes sur le plancher via un processus indéfini et illimité qu’ils et elles seul.es contrôleraient !

Les gens croient souvent que la loi du travail restreint les employeurs, mais notons que dans ce cas précis, c’est lui-même qui voulait ce que la loi prescrivait. Pourquoi ? Parce que la loi fait en sorte que la reconnaissance d’un syndicat soit une procédure formelle et une question LÉGALE. Elle est faite pour substituer les perturbations générées via la «négociation directe» par un échange ordonné de propositions à une table de négociations. Cela détourne les travailleurs et travailleuses de l’endroit ou ils et elles ont le plus de pouvoir vers ce que la loi dit et ce qui est écrit sur un bout de papier.

J’ai récemment déterré un tract de 1912 de l’organisateur IWW A M Stirton. Stirton était un membre du parti socialiste américain qui fut candidat comme gouverneur dans l’État du Michigan. Il en était venu à croire que le rapport de force envers les patrons était plus important que de gagner des élections syndicales. Ce tract était une critique cinglante de la quête d’une reconnaissance formelle par l’employeur et est remarquablement pertinent encore aujourd’hui.

[Cette section a été modifiée pour alléger le texte]

ÊTRE RECONNU; CE QUE CELA SIGNIFIE POUR UN SYNDICAT

« Être reconnu.es est tout ce que nous voulons. Nous ne faisons pas la grève pour de meilleurs salaires ou moins d’heures de travail. Tout ce que nous voulons c’est que la compagnie reconnaisse le syndicat pour pouvoir négocier »

Ça vous semble familier, non ? C’est effectivement très important pour un syndicat d’être reconnu. Cependant, un syndicat non accrédité peut lui aussi l’être, comme il peut obtenir tout ce qu’il veut s’il le fait de la bonne manière.

La méthode à suivre pour arriver à être reconnu.es par son employeur est la même que pour obtenir n’importe quelle autre concession de sa part : L’obliger à le faire ! 

Ce n’est pas quelque chose qui peut être accompli par un petit syndicat de métier qui part en grève alors que les trois ou quatre autres syndicats semblables à l’emploi de la même compagnie continuent à travailler, ni même si tous ces syndicats partent en grève alors que les autres employé.es, non syndiqué.es, continuent à travailler et sont prêt.es à prendre leur place.

Non, la méthode pour arriver à être reconnu consiste à avoir un syndicat que les patrons n’auront pas le choix de reconnaître; un syndicat qui organise tout le monde et qui lie toute l’entreprise lorsqu’il y a une grève; un syndicat pour tous et toutes !

C’est ce que fait l’IWW. Et les patrons reconnaissent l’IWW sans avoir à le faire officiellement, puisqu’il n’est pas possible de nier son existence.

Si un bandit de grand chemin essaie de vous dérober votre portefeuille et que vous le frappez avec un bâton et qu’il tombe dans les pommes, vous n’avez pas à lui faire signer qu’il reconnaît que vous aviez un bâton, non ?

À partir du moment où vous l’avez assommé et que vous vous êtes tiré.e d’affaire, vous allez conserver votre portefeuille, qu’il admette ou non avoir été assommé, vous êtes d’accord ?

Voilà ! Si votre syndicat arrive à empêcher les bandits capitalistes de vous dérober en conservant une partie de la valeur de votre travail, de quelle reconnaissance supplémentaire aurez-vous besoin ? Aucune !

Si vous avez une épée et voulez faire savoir à votre adversaire qu’elle est bel et bien faite d’acier aiguisé, le meilleur moyen d’y parvenir consiste à le frapper avec. Qu’il signe un papier le reconnaissant ne rendra pas votre épée plus dangereuse et ne le rendra pas plus craintif s’il l’a déjà senti entailler son corps. La seule chose qui peut arriver est que vous baissiez votre garde une fois le papier signé et qu’il en profite pour vous attaquer.

Si vous achetez un sac de patates, auriez-vous besoin d’un certificat écrit de la part de l’épicier pour prouver à votre femme une fois rentré à la maison que vous possédez des patates ? Non. Et ce certificat serait encore plus inutile si vous le preniez à la place des patates. Oui, vous pourriez retourner à l’épicerie, débattre avec l’épicier et possiblement arriver à repartir avec un sac de patates en criant victoire, mais toutes ces étapes (impliquant d’ailleurs une victoire incertaine) auraient été inutiles si vous aviez rapporté les patates chez vous dès le départ.

C’est pourquoi il vaut mieux organiser un syndicat qui ramène les patates plutôt que le certificat. Organisez vos collègues en vous assurant que vous serez solidaires et que vous n’aurez pas besoin que vos patrons reconnaissent votre existence.

L’IWW est, de toute manière, maintenant bien (re)connu. Les patrons de tout le pays ont entendu parler de nous et nous reconnaissent. Ils reconnaissent que l’IWW est une organisation qui ne veut pas seulement reprendre une partie de la richesse qu’ils nous volent, mais éliminer leur existence et que tout ce que nous produisons nous revienne.

C’est la seule reconnaissance dont nous avons besoin. C’est la seule qui vaut vraiment quelque chose.

La «reconnaissance» est le bon mot, mais la première étape pour les travailleurs et travailleuses est de reconnaître leurs propres intérêts et de s’organiser de façon à les défendre. Lorsque cela sera fait, les employeurs nous reconnaîtront à leur tour.

Un an après que Stirton aie écrit ce tract, le local 8 de l’IWW a pris le contrôle des docks de Philadelphie et a obtenu des augmentations de salaire et de meilleures conditions de travail sans signer de contrat. Trois ans plus tard, l’IWW faisait trembler les propriétaires des terres agricoles du Midwest, encore une fois sans être formellement reconnu. Certains sont allés jusqu’à faussement menacer de «blacklister» ceux qui ne voulaient pas déchirer leur carte devant les yeux de leur patron (pour ensuite leur renvoyer une carte de remplacement par la poste). Ils n’ont jamais demandé à être reconnus par leurs employeurs; seulement de meilleurs salaires et de meilleures conditions.

Cette approche n’est pas sortie de nul part. Encore et encore, les travailleurs et travailleuses en arrivent à la même conclusion : Il est possible de gagner des demandes sans reconnaissance légale et d’en sortir fort.es. Il est aussi possible de perdre sur ses demandes tout en étant reconnu.es légalement et d’en sortir affaibli.es. 

Ce qui motive les travailleurs et travailleuses à lutter n’est pas ce que les patrons pensent d’elles et d’eux mais plutôt à quel point ils et elles croient qu’ils et elles sont en mesure de faire quelque chose pour régler les problèmes qui les touche.

Lorsqu’on gagne sur demande, on gagne la seule reconnaissance qui importe réellement.

Pour d’autres textes critiques de la loi du travail (en anglais) : https://organizing.work/tag/labor-law/

Sinon, Lucy peut aussi vous le vulgariser 🙂

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